Elegia

Elegia © Sabrina Aureli

La poésie contemporaine ne chante plus, elle rampe

Elle a cependant le privilège de la distinction

Elle ne fréquente pas les mots mal famés, elle les ignore

On ne prend les mots qu’avec des gants

À menstruel, on préfère périodique

Et l’on va répétant qu’il est des termes médicaux qui ne doivent pas sortir des laboratoires et du codex

Le snobisme scolaire qui consiste, en poésie, à n’employer que certains mots déterminés, à la priver de certains autres, qu’ils soient techniques, médicaux, populaires ou argotiques, me fait penser au prestige du rince-doigts et du baise-main

Ce n’est pas le rince-doigts qui fait les mains propres ni le baise-main qui fait la tendresse

Ce n’est pas le mot qui fait la poésie mais la poésie qui illustre le mot

Les écrivains qui ont recours à leurs doigts pour savoir s’ils ont leur compte de pieds ne sont pas des poètes, ce sont des dactylographes

Le poète d’aujourd’hui doit être d’une caste, d’un parti ou du Tout-Paris

Le poète qui ne se soumet pas est un homme mutilé

La poésie est une clameur

Elle doit être entendue comme la musique

Toute poésie destinée à n’être que lue et enfermée dans sa typographie n’est pas finie

Elle ne prend son sexe qu’avec la corde vocale tout comme le violon prend le sien avec l’archet qui le touche

L’embrigadement est un signe des temps, de notre temps

Les hommes qui pensent en rond ont les idées courbes

Les sociétés littéraires, c’est encore la société

La pensée mise en commun est une pensée commune

Mozart est mort seul, accompagné à la fosse commune par un chien et des fantômes

Renoir avait les doigts crochus de rhumatisme

Ravel avait dans la tête une tumeur qui lui suça d’un coup toute sa musique

Beethoven était sourd

Il fallut quêter pour enterrer Bela Bartok

Rutebeuf avait faim

Villon volait pour manger

Tout le monde s’en fout!

L’art n’est pas un bureau d’anthropométrie

La lumière ne se fait que sur les tombes

Nous vivons une époque épique

Et nous n’avons plus rien d’épique

La musique se vend comme le savon à barbe

Pour que le désespoir même se vende, il ne reste qu’à en trouver la formule

Tout est prêt : les capitaux, la publicité, la clientèle

Qui donc inventera le désespoir?

Avec nos avions qui dament le pion au soleil

Avec nos magnétophones qui se souviennent de ces voix qui se sont tues

Avec nos âmes en rades au milieu des rues

Nous sommes au bord du vide, ficelés dans nos paquets de viande, à regarder passer les révolutions

N’oubliez jamais que ce qu’il y a d’encombrant dans la morale, c’est que c’est toujours la morale des autres

Les plus beaux chants sont des chants de revendication

Le vers doit faire l’amour dans la tête des populations

À l’école de la poésie, on n’apprend pas!

On se bat!

LEO FERRE       

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