la quiete dopo la tempesta

La quiete dopo la tempesta 2020 © Sabrina Aureli

Dans chaque cellule (nid d’humidité
cagibi de dressage)
un prisonnier et son monde
se sont évadés pour
un temps (ici, l’évasion n’est pas affaire légère)
Ceux qui rêvent les yeux ouverts
ne sont pas fatalement tristes
Ils dessinent des fenêtres turquoise
sur l’écran de la nuit
lâchent des gazelles
dans l’incommensurable sablier du temps
Ils entretiennent la mémoire vive
Ceux qui bricolent
sont les plus heureux
Ils réitèrent la genèse du chant et des techniques
et la fantaisie s’en mêle
pour humaniser allègrement
l’oblique paysage
Ceux dont la chair se ravive de sève virile
sont les plus assiégés
iconolâtres de sauvages libertés
ils aspirent goulûment l’acre fumée
des interdits
Les murs-sirènes tournoient
l’image stridente flagelle et fuit
puis le chant intervient
baume suturant les brisures
fantasmes terrassés
Ceux qui rédigent des lettres
sont de vrais artisans de la fraternité
Ils ouvrent les veines de leur sensibilité
découvrent qu’ils n’ont peut-être jamais parlé, écouté
et le dialogue s’illumine
bouleversement d’être
Ils animent le vaste théâtre de la présence
Ceux qui sont malades
sont les plus prisonniers
Le corps pèse de tout son poids de frustrations
s’écorche dans le naufrage des insomnies
Le sommeil suffoque
parcours-martyre de la cavale impossible
Ceux qui écrivent des poèmes
sont les plus agités
Ils guerroient contre la porte, les murs, la loi du silence
font violence à leur corps et à leur pensée
pour abolir tout ce qui entrave la parole
Ils tanguent sur la corde raide
à chaque page s’annihilent pour renaître
Dans chaque cellule
un prisonnier et son monde
noctambules de la résistance ordinaire.
ABDELLATIF LAÂBI, L’Arbre à poèmes 



Dolce Vita

Les poètes travaillent la nuit

quand le temps ne les presse plus,

quand se tait la rumeur de la foule

et que cesse le lynchage des heures.

Les poètes travaillent dans le noir

comme des rapaces nocturnes ou des rossignols

au chant si doux,

et ils craignent d’offenser Dieu.

Mais les poètes, dans leur silence,

font bien plus de bruit

qu’une coupole dorée d’étoiles. Alda Merini

Dolce Vita 2020 © Sabrina Aureli

La beauté, cela ne s’invente pas. C’est une approche très lente et très douce, qui va plutôt à la vitesse d’une plante qui pousse. Un jour, encore un jour, une année, ainsi, lentement, étendant l’une après l’autre ses branches, occupant le ciel et l’espace, assurant sa prise dans la terre, tandis que passent les saisons, le vent, la nuit, le soleil, les eaux de la pluie.
Cette flamme qui brûle au fond des êtres est belle et pure. Ce n’est pas une déflagration qui calcine. C’est une action obstinée et réfléchie, une combustion continue. C’est la force de l’irréductible.
C’est une flamme qu’on ne remarque pas tout d’abord, parce qu’on est souvent distrait par toutes les étincelles et tous les éclats qui tourbillonnent sans cesse: la brillance, le luxe, miroirs partout tendus, phares aveuglants braqués sur les yeux, grandes plages de couleur, de blancheur. 
Mais lorsque tout devient gris de fatigue et d’usure, lorsque la plupart des êtres se sont éteints et se sont effacés, alors on remarque cette lueur étrange qui brille par endroits, comme des feux de braise. Quelle est cette lueur? Que veut-elle? Est-ce le désir? Le plus simple désir alors, la force de la vie, la force de la vérité.
Ceux qui refusent les mensonges, ceux qui ne sont pas compromis dans les affaires louches du monde, ceux qui ne se sont pas avilis, qui n’ont pas été vaincus, ceux qui ont continué à vibrer quand tous les autres se sont endormis: la lumière n’a pas quitté leurs yeux. Elle continue à sortir de leur peau, de leur âme, la lumière pure qui ne cherche pas à vaincre ou à détruire.
La lumière pour cette seule action: voir, aimer.
Je cherche ceux et celles qui brûlent. Ce sont les seuls immortels.
J. M. G. Le Clézio, L’inconnu sur la terre.


la tempesta

“Tu fais de ma vie quelques chose d’irisé. Tu es entrée dans ma vie comme on arrive dans un royaume ou toutes les rivières attendaient ton reflet et toutes les routes tes pas.(…) Tu es la seule personne avec qui je peux parler de la nuance des nuages.” VLADIMIR NABOKOV, ” Lettres à Véra”

la tempesta 2022 © Sabrina Aureli

L’artiste – qu’il soit sculpteur, peintre, acteur, poète ou musicien – est d’une telle importance pour l’existence des hommes, et si indispensable à l’être humain, qu’aucun peuple, aucun groupe humain ne peut vivre sans art et sans artiste. On n’a, jusqu’à aujourd’hui, jamais trouvé nulle part de peuple qui soit sans art. Même le peuple le plus primitif voit naître un art et des artistes. Il y a des peuples sans religion; mais il n’existe pas de peuple sans art. C’est pour l’homme un besoin vital d’enrichir et d’enjoliver la vie, parce que c’est là le seul moyen d’échapper au prosaïsme du quotidien. La quotidienneté, en effet, étouffe l’homme, engourdit ses sensations, ses espoirs, ses idéaux, ses pensées, au point que toute vie perd sa valeur et que la phrase la plus désespérante exclame strictement : « Pourquoi vivre ? ». Ce n’est pas la religion, mais bien l’artiste qui pose à l’homme cette question et lui répond par une si forte volonté de vivre et une capacité de création dont la puissance vient de tellement loin  que cette question elle-même périt sur les lèvres de l’homme.
(…) L’artiste n’a pas à être mon dieu, ni une autorité, ni une figure supraterrestre qui me serait inaccessible et existerait cachée derrière les nuages hors de mon monde. L’artiste doit, dans son œuvre, me révéler qu’il est mon frère terrestre, qu’il est sujet à autant d’adversité que moi, plein de désirs comme moi, qu’il est porté par l’élan de se libérer des chaînes mentales comme moi et bourré de pulsions et de lacunes comme moi. L’unique chose que je doive ressentir à son endroit, c’est de lui être reconnaissant de savoir exprimer avec pertinence, par la musique, la couleur, la pierre, la parole, la représentation, ce qui touche mon âme et ce que j’essaie d’exprimer depuis le premier éveil de ma conscience de n’importe quelle manière, sans y parvenir. Il n’y a que l’artiste pour nous rendre hommes et nous faire consciemment sentir que nous sommes hommes. B. TRAVEN, “Tous les hommes dont les larmes débordent”



Le origini dell’amore

Le origini dell’amore 2022 © Sabrina Aureli

Ce qui fait désespérer les gens, c’est qu’ils essaient de trouver un sens universel à toute la vie, et qu’ils finissent par dire qu’ils sont absurdes, illogiques et vide de sens. Il n’y a pas un seul grand sens cosmique pour tous, il n’y a que le sens que nous donnons chacun à notre vie, un sens individuel, une intrigue individuelle, un livre pour chaque personne. Anaïs Nin

Fuori tempo

” Ils se regardèrent, ce fut tout, se regarder était leur maison à eux.”

José Saramago, Le Dieu manchot

Fuori tempo 2022 © Sabrina Aureli

On ne partage pas sa vie avec quelqu’un,

Parce qu’il est gentil,

Mais parce qu’il vous fait vibrer,

Rire,

Parce qu’il vous emporte sans vous retenir,

Parce qu’il vous manque,

Même quand il est dans la pièce d’à côté,

Parce que ses silences vous parlent,

Autant que ses conversations,

Parce qu’il aime vos défauts,

Autant que vos qualités,

Parce que lorsque le soir en s’endormant,

On a peur de la mort,

La seule chose qui vous apaise

Est d’imaginer son regard,

La chaleur de ses mains.

Voilà pourquoi

On construit sa vie avec quelqu’un…!!!

Marc Lévy

Uno sguardo sul mondo

Uno sguardo sul mondo 2022 © Sabrina Aureli

« Sur l’île parfois habitée »

(…)

Nous soulevons une poignée de terre et nous la serrons entre nos mains.

Avec douceur.

Elle contient toute la vérité supportable : le contour, la volonté et les limites.

Alors nous pouvons dire que nous sommes libres,

avec la tranquillité et le sourire de qui se reconnaît et a fait le tour du monde infatigablement, parce qu’il a mordu l’âme jusqu’à l’os.

Libérons lentement la terre où se produisent des miracles comme l’eau, la pierre et la racine.

Chacun de nous est pour l’instant la vie.

Que cela nous suffise.

«Parabole»

Dans un noyau de mensonge

La vérité se tenait cachée

J’ai mis le noyau en terre

Une feinte vérité a germé

L’eau des yeux n’a pas manqué

À l’exubérance de ce palmier.

JOSÉ SARAMAGO, Un regard sur le monde (Extraits)

Aura

Dans la vie de tous les jours on reconnait un être bon à ce qu’il aime l’incognito, à son goût de la discrétion, voire de l’effacement..Il ne déballe jamais son curriculum vitae, ses diplômes ni ses prouesses..Il a à peine de biographie et se désintéresse de l’évènementiel..Mais il veille sur la neige, le vent, les taupinières, le duvet des peupliers, les étoiles, les enfants, le silence, bref, sur tout ce qui est vivant.. Jacqueline KELEN

Aura 2022 © Sabrina Aureli

“Un desiderio vago, come un’aura dell’anima, aveva schiuso pian piano per lei, come per me, una finestra nell’avvenire, donde un raggio dal tepore inebriante veniva a noi, che non sapevamo intanto appressarci a quella finestra né per richiuderla né per vedere che cosa ci fosse di là.“

Luigi Pirandello, libro Il fu Mattia Pascal

giochi d’infanzia

giochi d’infanzia 2022 © Sabrina Aureli

LA PROMESSE DE L’AUBE

“Je n’ai pas réussi à redresser le monde, à vaincre la bêtise et la méchanceté, à rendre la dignité et la justice aux hommes, mais j’ai tout de même gagné le tournoi de ping-pong à Nice, en 1932, et je fais encore, chaque matin, mes douze tractions, couché, alors, il n’y a pas lieu de se décourager.”

Romain Gary

Maternity

Maternity – Tribute to Ukraine 2022 © Sabrina Aureli

« Quelque chose en nous a été détruit par le spectacle des années que nous venons de passer.

Et ce quelque chose est cette éternelle confiance de l’homme, qui lui a toujours fait croire qu’on pouvait tirer d’un autre homme des réactions humaines en lui parlant le langage de l’humanité. 

Nous avons vu mentir, avilir, tuer, déporter, torturer, et à chaque fois il n’était pas possible de persuader ceux qui le faisaient de ne pas le faire, parce qu’ils étaient sûrs d’eux et parce qu’on ne persuade pas une abstraction, c’est-à-dire le représentant d’une idéologie.

Le long dialogue des hommes vient de s’arrêter. Et, bien entendu, un homme qu’on ne peut pas persuader est un homme qui fait peur. 
Entre la peur très générale d’une guerre que tout le monde prépare et la peur toute particulière des idéologies meurtrières, il est donc bien vrai que nous vivons dans la terreur. 

Nous vivons dans la terreur parce que la persuasion n’est plus possible (…) Nous étouffons parmi les gens qui croient avoir absolument raison, que ce soit dans leurs machines ou dans leurs idées. 

Et pour tous ceux qui ne peuvent vivre que dans le dialogue et dans l’amitié des hommes, ce silence est la fin du monde.
Pour sortir de cette terreur, il faudrait pouvoir réfléchir et agir suivant sa réflexion. Mais la terreur, justement, n’est pas un climat favorable à la réflexion. 

Je suis d’avis, cependant, au lieu de blâmer cette peur, de la considérer comme un des premiers éléments de la situation et d’essayer d’y remédier.
(…)
Pour se mettre en règle avec [la peur], il faut voir ce qu’elle signifie et ce qu’elle refuse. Elle signifie et elle refuse le même fait : un monde où le meurtre est légitimé et où la vie humaine est considérée comme futile. » Albert Camus, « Ni victimes ni bourreaux » Combat 1946