la leggerezza

la leggerezza © Sabrina Aureli

“Il nous faut naître deux fois pour vivre un peu, ne serait-ce qu’un peu.  Il nous faut naître par la chair et ensuite par l’âme. Les deux naissances sont comme un arrachement. La première jette le corps dans le monde, la seconde balance l’âme jusqu’au ciel.” Christian Bobin 

come eravamo

come eravamo © Sabrina Aureli

Sai cos’è bello, qui? Guarda: noi camminiamo, lasciamo tutte quelle orme sulla sabbia, e loro restano lì, precise, ordinate. Ma domani, ti alzerai, guarderai questa grande spiaggia e non ci sarà più nulla, un’orma, un segno qualsiasi, niente. Il mare cancella, di notte. La marea nasconde. È come se non fosse mai passato nessuno. È come se noi non fossimo mai esistiti. Se c’è un luogo, al mondo, in cui puoi pensare di essere nulla, quel luogo è qui. Non è più terra, non è ancora mare. Non è vita falsa, non è vita vera. È tempo. Tempo che passa. E basta. Alessandro Baricco, Oceano mare

Tu sais ce qui est beau, ici ? Regarde : on marche, on laisse toutes ces traces sur le sable, et elles restent là, précises, bien en ligne. Mais demain tu te lèveras, tu regarderas cette grande plage et il n’y aura plus rien, plus une trace, plus aucun signe, rien. La mer efface, la nuit. La marée recouvre. Comme si personne n’était jamais passé. Comme si nous n’avions jamais existé. S’il y a, dans le monde, un endroit où tu peux penser que tu n’es rien, cet endroit, c’est ici. Ce n’est plus la terre, et ce n’est pas encore la mer. Ce n’est pas une vie fausse, et ce n’est pas une vie vraie. C’est du temps. Du temps qui passe. Rien d’autre.

Alessandro Baricco, Océan mer

nei giardini dei poeti

nei giardini dei poeti © Sabrina Aureli

Un jour elle m’expliqua que le paysage, au bout d’un certain temps, soudain s’ouvrait, venait vers elle et c’est le lieu lui-même qui l’insérait en lui, la contenait d’un coup, venait la protéger, faisait tomber la solitude, venait la soigner. Son crâne se vidait dans le paysage. Il fallait alors accrocher les mauvaises pensées aux aspérités des roches, aux ronces, aux branches des arbres et elles y étaient retenues. Pascal Quignard

VENDREDI

Vendredi  © Sabrina Aureli

“ Chaque homme a sa pente funeste. La mienne descend vers la souille. C’est là que me chasse Speranza quand elle devient mauvaise et me montre son visage de brute. La souille est ma défaite, mon vice. Ma victoire, c’est l’ordre moral que je dois imposer à Speranza contre son ordre naturel qui n’est que l’autre nom du désordre absolu. Je sais maintenant qu’il ne peut être seulement question ici de survivre. Survivre, c’est mourir. Il faut patiemment et sans relâche construire, organiser, ordonner. 

Chaque arrêt est un pas en arrière, un pas vers la souille.” 

Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique.

Elegia

Elegia © Sabrina Aureli

La poésie contemporaine ne chante plus, elle rampe

Elle a cependant le privilège de la distinction

Elle ne fréquente pas les mots mal famés, elle les ignore

On ne prend les mots qu’avec des gants

À menstruel, on préfère périodique

Et l’on va répétant qu’il est des termes médicaux qui ne doivent pas sortir des laboratoires et du codex

Le snobisme scolaire qui consiste, en poésie, à n’employer que certains mots déterminés, à la priver de certains autres, qu’ils soient techniques, médicaux, populaires ou argotiques, me fait penser au prestige du rince-doigts et du baise-main

Ce n’est pas le rince-doigts qui fait les mains propres ni le baise-main qui fait la tendresse

Ce n’est pas le mot qui fait la poésie mais la poésie qui illustre le mot

Les écrivains qui ont recours à leurs doigts pour savoir s’ils ont leur compte de pieds ne sont pas des poètes, ce sont des dactylographes

Le poète d’aujourd’hui doit être d’une caste, d’un parti ou du Tout-Paris

Le poète qui ne se soumet pas est un homme mutilé

La poésie est une clameur

Elle doit être entendue comme la musique

Toute poésie destinée à n’être que lue et enfermée dans sa typographie n’est pas finie

Elle ne prend son sexe qu’avec la corde vocale tout comme le violon prend le sien avec l’archet qui le touche

L’embrigadement est un signe des temps, de notre temps

Les hommes qui pensent en rond ont les idées courbes

Les sociétés littéraires, c’est encore la société

La pensée mise en commun est une pensée commune

Mozart est mort seul, accompagné à la fosse commune par un chien et des fantômes

Renoir avait les doigts crochus de rhumatisme

Ravel avait dans la tête une tumeur qui lui suça d’un coup toute sa musique

Beethoven était sourd

Il fallut quêter pour enterrer Bela Bartok

Rutebeuf avait faim

Villon volait pour manger

Tout le monde s’en fout!

L’art n’est pas un bureau d’anthropométrie

La lumière ne se fait que sur les tombes

Nous vivons une époque épique

Et nous n’avons plus rien d’épique

La musique se vend comme le savon à barbe

Pour que le désespoir même se vende, il ne reste qu’à en trouver la formule

Tout est prêt : les capitaux, la publicité, la clientèle

Qui donc inventera le désespoir?

Avec nos avions qui dament le pion au soleil

Avec nos magnétophones qui se souviennent de ces voix qui se sont tues

Avec nos âmes en rades au milieu des rues

Nous sommes au bord du vide, ficelés dans nos paquets de viande, à regarder passer les révolutions

N’oubliez jamais que ce qu’il y a d’encombrant dans la morale, c’est que c’est toujours la morale des autres

Les plus beaux chants sont des chants de revendication

Le vers doit faire l’amour dans la tête des populations

À l’école de la poésie, on n’apprend pas!

On se bat!

LEO FERRE       

The edge of stone

“Un jour on sort du paradis et on voit ce qu’est le monde : un palais pour les menteurs, un désert pour les purs.” Christian Bobin, Le christ aux coquelicots

The edge of stone © Sabrina Aureli

Je t’ai cherchée partout, même ailleurs. Je t’ai trouvée, où que tu sois, je m’endors dans tes regards. Ta chair était ma chair. De nos moitiés, nous avions inventé des promesses ; ensemble nous étions nos demains. Je sais désormais que les rêves les plus fous s’écrivent à l’encre du coeur. J’ai vécu là où les souvenirs se forment à deux , à l’abri des regards, dans le secret d’une seule confidence où tu règnes encore… Même sans toi, je ne serai plus jamais seul, puisque tu existes quelque part. Marc Levy

la Penitenza

Miracles et messies sont des outils pour dieux maladroits, incapable d’intervenir discrètement. Bernard Weber

la Penitenza © Sabrina Aureli

Est-il possible, pense-t-il, qu’on n’ait encore rien vu, reconnu et dit de vivant ? Est-il possible qu’on ait eu des millénaires pour observer, réfléchir et écrire, et qu’on ait laissé passer ces millénaires comme une récréation pendant laquelle on mange sa tartine et une pomme ? 

Oui, c’est possible. 

Est-il possible que, malgré inventions et progrès, malgré la culture, la religion et la connaissance de l’univers, l’on soit resté à la surface de la vie ? Est-il possible que l’on ait même recouvert cette surface – qui après tout eût encore été quelque chose – qu’on l’ait recouverte d’une étoffe indiciblement ennuyeuse, qui la fait ressembler à des meubles de salon pendant les vacances d’été ?

Oui, c’est possible.

Est-il possible que toute l’histoire de l’univers ait été mal comprise ? Est-il possible que l’image du passé soit fausse, parce qu’on a toujours parlé de ses foules comme si l’on ne racontait jamais que des réunions d’hommes, au lieu de parler de celui autour de qui ils s’assemblaient, parce qu’il était étranger et mourant.

Oui, c’est possible.

Est-il possible que nous croyions devoir rattraper ce qui est arrivé avant que nous soyons nés ? Est-il possible qu’il faille rappeler à tous, l’un après l’autre, qu’ils sont nés des anciens, qu’ils contiennent par conséquent ce passé, et qu’ils n’ont rien à apprendre d’autres hommes qui prétendent posséder une connaissance meilleure ou différente ?

Oui, c’est possible.

Est-il possible que tous ces gens connaissent parfaitement un passé qui n’a jamais existé ? Est-il possible que toutes les réalités ne soient rien pour eux ; que leur vie se déroule et ne soit attachée à rien, comme une montre oubliée dans une chambre vide ?

Oui, c’est possible.

Est-il possible que l’on ne sache rien de toutes les jeunes filles qui vivent cependant ? Est-il possible que l’on dise : « les femmes », « les enfants », « les garçons » et qu’on ne se doute pas, que, malgré toute sa culture, l’on ne se doute pas que ces mots, depuis longtemps, n’ont plus de pluriel, mais n’ont qu’infiniment de singuliers.

Oui, c’est possible.

Est-il possible qu’il y ait des gens qui disent : « Dieu » et pensent que ce soit là un être qui leur est commun. Vois ces deux écoliers : l’un s’achète un couteau de poche, et son voisin, le même jour, s’en achète un identique. Et après une semaine ils se montrent leurs couteaux et il apparaît qu’il n’y a plus entre les deux qu’une lointaine ressemblance, tant a été différent le sort des deux couteaux dans les mains différentes. « Oui, dit la mère de l’un, s’il faut que vous usiez toujours tout… »

Et encore : Est-il possible qu’on croie pouvoir posséder un Dieu sans l’user ?

Oui, c’est possible.

Mais si tout cela est possible, si tout cela n’a même qu’un semblant de possibilité, mais alors il faudrait, pour l’amour de tout au monde, il faudrait que quelque chose arrivât. Le premier venu, celui qui a eu cette pensée inquiétante, doit commencer à faire quelque chose de ce qui a été négligé ; si quelconque soit-il, si peu désigné, puisqu’il n’y en a pas d’autre. Ce Brigge, cet étranger, ce jeune homme insignifiant devra s’asseoir et, à son cinquième étage, devra écrire, écrire jour et nuit. Oui, il devra écrire, c’est ainsi que cela finira.

Rainer Maria Rilke, Les carnets de Malte Laurids Brigge

autoritratto

A Elena e Francesco

Nous traversons le présent les yeux bandés. Tout au plus pouvons-nous pressentir et deviner ce que nous sommes en train de vivre. Plus tard seulement, quant est dénoué le bandeau et que nous examinons le passé, nous nous rendons compte de ce que nous avons vécu et nous en comprenons le sens. Milan Kundera

autoritratto © Sabrina Aureli
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“Je crois que c’est ça, un Artiste. Je crois que c’est quelqu’un qui a son corps ici et son Âme là-bas, et qui cherche à remplir l’espace entre les deux en y jetant de la peinture, de l’encre ou même du Silence. Dans ce sens, Artistes nous le sommes tous, exerçant le même Art de vivre avec plus ou moins de talent, je précise : avec plus ou moins d’Amour. Christian Bobin 

Un poète est un optimiste aveugle. Le monde est contre lui pour de nombreuses raisons. Mais le poète persiste. Il croit qu’il est sur la bonne voie, peu importe ce que disent l’un de ses semblables. Dans sa recherche éternelle de la vérité, le poète est seul. Il essaie d’être intemporel dans une société construite sur le temps. Jack Kerouac

Life stage

[À] présent, se reproduire sans retenue ni contrôle était considéré comme un des droits fondamentaux de tout être humain. Juste par narcissisme, pour se voir soi-même reproduit en plus petit ; par nationalisme pour engendrer de futurs soldats qui défendront des drapeaux d’une couleur ou d’une autre ; par mysticisme pour faire plaisir au prêtre qui a dit «  croissez et multipliez », pour être les futurs martyrs des guerres saintes ; ou par intérêt pécuniaire comme c’est le cas en Chine où les gens font des enfants pour assurer leurs vieux jours.

Le Miroir de Cassandre, Bernard Werber

life stage © Sabrina Aureli
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« J’ai vu passer depuis des siècles des centaines d’êtres humains qui sont venus pour me toucher, chercher les truffes dans mes racines.

J’ai vu des soldats et des bandits, des « avec des épées » des « avec des mousquets » et des « avec des fusils ».

A chaque cercle placé autour de mon cœur de tronc correspond une génération de petits hommes devenus en quelques instants, à mon niveau de perception, des vieillards. 

J’ai toujours été surpris qu’ils aient à ce point besoins d’exprimer leur existence par la violence.

Avant ils se tuaient pour manger.

Maintenant je ne sais plus pourquoi ils se tuent.

Probablement par habitude.

Nous non plus, nous ne sommes pas au dessus de la violence. Par moment, dans mes branches, des conflits éclatent entre les feuilles. Elles se volent la lumière. Celles qui sont dans l’ombre blanchissent et meurent. Des petites futées profitent d’une aspérité de mon écorce pour se rehausser. Et puis nous avons nos prédateurs, les lierres étrangleurs, les insectes xylophages, les oiseaux qui viennent creuser leurs nids dans notre chair.

Mais cette violence a un sens. On détruit pour survivre. Alors que la violence des humains, je n’en comprend pas le sens.

Peut-être parce que trop nombreux et destructeurs, ils s’autorégulent en se tuant entre eux. Ou peut-être parce qu’ils s’ennuient. 

Depuis des siècles, nous ne vous intéressons que sous formes de bûches ou de pâte à papier.

Nous ne sommes pas des objets. Comme tout ce qui est sur terre, nous vivons, nous percevons ce qui se passe dans le monde, nous souffrons et nous avons nos joies à nous.

J’aimerais parler avec vous.

Un jour, nous discuterons peut être ensemble…

Le voulez-vous ?”

L’Arbre des Possibles de Bernard Werber